Italie : la loi Mancino menacée par l’extrême droite

Vendredi 3 août 2018, le ministre de la famille italien, Lorenzo Fontana, s’est prononcé en faveur de l’abrogation de la Loi Mancino, après s’être déjà prononcé contre le droit à l’avortement et contre l’existence des personnes homosexuelles. Pour ce ministre d’extrême droite au pouvoir depuis le printemps 2018 :

la Loi Mancino, punissant les discriminations raciales, a été transformée en arme idéologique utilisée par les mondialistes pour attaquer le peuple italien l’accusant de plein d’abominations »

La loi Mancino, promulguée en 1993, fait partie d’un dispositif législatif présent dans de nombreux pays européens qui punit les « discriminations pour des raisons raciales, ethniques, religieuses ou nationales ». Elle est une loi charnière entre la loi Scelba (1952) et la loi Fiano (2016).

Manifestation antiraciste

La Loi Scelba, établie quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, punit toutes les formes d’ « apologie du fascisme », et notamment « quiconque exalte publiquement les exposants, les principes, les faits ou les méthodes du fascisme ou ses objectifs antidémocratiques ».

Puis en juin 2016, la Loi Fiano fut votée dans le but de condamner le révisionnisme historique, élevant la négation de la Shoah et des crimes de génocide au statut de délit passible de 6 ans de prison. Elle a également compléter la Loi Mancino en punissant de 1 an à 6 mois de prison ou une amende de 6 000€ pour qui propage des idées fondées sur la supériorité ou sur la haine raciale ou ethnique, ou qui incite à commettre ou commet des actes de discrimination pour motifs raciaux, ethniques, nationaux.

Magasin à la gloire du fascisme.

Or, l’extrême droite a comme matrice fondatrice le révisionnisme historique et ces lois sont justement un obstacle important pour ouvrir complètement les vannes de la division et de la haine raciste et antisémite.

En 2005, la Ligue (du Nord) protestait déjà contre la Loi Mancino qui avait été utilisée dans le cadre de l’affaire Orianna Fallaci (une écrivaine traduite en justice pour outrage a la religion musulmane). Le Mouvement 5 Etoiles, actuellement au pouvoir, s’est également prononcé conte la Loi Fiano au nom de la « liberté d’expression » et de la « peur » de la surveillance des citoyens.

Le problème est que l’Italie a eu une longue expérience du fascisme au pouvoir en tant que berceau historique de ce régime politique.

Le mausolée à la gloire de Bénito Mussolini

Les héritiers du fascisme historique sont donc nombreux (héritage familial) si bien que la valorisation du passée fasciste y est très répandu contrairement aux autres pays européens (notamment l’Allemagne).

En avril 1946, le corps de Bénito Mussolini tué par les partisans antifascistes et enfoui dans une fosse commune est volé par des nostalgiques fascistes. Retrouvé, le corps fut alors légué par la République italienne au couvent de Cerro Maggiore, conservé dans une armoire pendant onze ans. Depuis les années 1960, des milliers de personnes se retrouvent autour du convent, dans une sorte de pèlerinage politique à la gloire du Duce. Ce pèlerinage ramène d’ailleurs toujours plus de monde depuis 2007-2008…

En 2013, Silvio Berlusconi avait déclaré, lors de l’inauguration d’un musée sur l’Holocauste (!), qu’à l’exception des lois racistes et antisémites, Mussolini « a fait beaucoup de choses bonnes » et que l’Italie « n’a pas la même responsabilité que l’Allemagne ». Il fait ainsi l’impasse sur la nature dictatoriale du régime Mussolinien avec sa violente répression des forces progressistes, son idéologie patriarcale, sa guerre de conquête en Libye, le conflit avec l’Ethiopie, etc.

Le squadrisme, milice paramilitaire fasciste qui a reprimé les opposants de gauche dans les années 1920.

Jusqu’à juin 2016 et la loi Fiano, l’Italie était un des pays européens où il n’était pas puni de vendre des bières étiquetées « Sieg Heil », des bustes du Duce, des drapeaux fascistes sur les marchés, des briquets avec la devise « o con noi o contra di noi » (« ou avec nous ou contre nous »), des livres de « Mein Kampf », etc. Cette tolérance à l’égard du fascisme a même permis l’existence de zones privées fascistes, comme la plage de Punta Canna de Chioggia.

Mattéo Salvini, actuel premier ministre, devant le bar de la plage fasciste de Punta Canna et son slogan ‘Ordre, Propreté, Discipline »

Cette passivité et cette tolérance de la société civile italienne forme l’arrière-plan très inquiétant par rapport aux déclarations du ministre de la famille, alors que la gauche historique est à l’agonie, ayant perdu d’énormes positions dans la classe ouvrière et en dehors des grandes villes.

De manière plus actuelle, cette déclaration vient dans un moment où une campagne médiatique cible l’Italie pour son climat raciste. Face à cela, Matéo Salvini peut allégrement citer Bénito Mussolini, parler de « nettoyage ethnique », et Lorenzo Fontana affirmer que

toutes les premières pages des journaux ont pointé du doigt la vague inquiétante de racisme en Italie, pour finalement découvrir, dans une parodie tragique, qu’il n’y avait absolument aucune ombre de racisme

Lorenzo Fontana a beau relativiser une agression raciste, cela n’enlève pas les dizaines de cas recensés seulement pour le mois de juin, ou encore le meurtre d’un réfugié nigérien en 2016 février tabassé par un militant d’extrême droite, la fusillade par un néo-fasciste contre des immigrés en février 2018, l’assassinat le 2 juin 2018 de Soumaila Sacko, syndicaliste malien en Calabre…

Antonio Gramsci, victime de la répression fasciste et grand penseur communiste à lire pour comprendre notre époque !

Cette « affaire » est éclairante par rapport à la nature des régimes politiques, notamment la différence entre régime dirigé par des démocrates libéraux et au gouvernement aux mains de l’extrême droite et des populistes. L’extrême droite au pouvoir c’est la tentative affichée de liquider toutes les positions progressistes acquises historiquement par le peuple : c’est l’asphyxie complète et la volonté de briser toutes les digues, minimes soient-elles, face au rouleau compresseur du racisme et de l’antisémitisme.

Car il est clair que dans un climat de xénophobie et de tensions racistes, de telles déclarations des dirigeants du pays est un signal énorme quant à la possibilité d’agresser et d’humilier les minorités ethniques et sexuelles sous couvert d’une légitimité (voire d’une légalité) d’État. C’est une tentative de dépolitisation complète des divisions et des haines présentes dans la société civile : c’est l’ouverture des vannes.

Le « journal » antisémite Rivarol contre la loi Gayssot.

Qu’on ne s’y trompe pas : c’est un très grand signal, notamment pour les antifascistes français avec une extrême droite, de Soral/Dieudonné jusqu’à Marine Le Pen en passant par Bastion Social, qui fait de l’abrogation des Lois Pleven et de la Loi Fabius-Gayssot un de ses chevaux de bataille.

Faire sauter de telles lois, ce serait par exemple ramener le meurtre du landais Saïd El Barkaoui à un simple conflit de voisinage alors que la Loi Pleven lui ajoute le caractère raciste, favorisant justement la politisation et une unification populaire.

Il est ainsi fort peu étonnant que la fachosphère française se soit emparée de cette déclaration Lorenzo Fontana. Les lois antiracistes sont notre patrimoine historique, un héritage populaire lié au mot d’ordre « plus jamais ça ! ». Défendons-le !