Les guerres modernes au centre de l’écocide

Alors que le complexe militaro-industriel prend toujours plus de poids dans les sociétés capitalistes avancées à cause des tensions entre grandes puissances, les extraits du chapitre « Thanatocène. Puissance et écocide » issu du livre « L’événement anthropocène. La terre, l’Histoire et nous » rappelle à tous les progressistes qu’il est vital de s’opposer à la guerre dans une époque où la biosphère est ravagée.

La technologie militaire est au centre de la modernisation d’un capitalisme qui a fait son temps depuis la fin du XIXe siècle : laisser les structures militaires piloter la société, c’est se laisser dominer par la violence destructrice de la Nature. Si la civilisation veut continuer à progresser, la science et la technologie doivent passer sous le pouvoir du peuple afin de défendre la vie  !

Au cours du XXe siècle, les guerres sont devenues plus fréquentes et plus meurtrières. La Première Guerre mondiale a tué davantage que toutes celles menées au cours du XIXe siècle ; la Seconde Guerre mondiale représenterait à elle seule la moitié des morts de deux mille ans de guerres. Les gains de productivité det les gains de destructivité ont suivi la même tendance : le coût de la destruction n’a fait que décroître tout au long du XIXe et XXe siècles. Rapportée à sa puissance destructrice, la technologie militaire n’a jamais été si bon marché. […]

Même en temps de paix, les complexes militaro-industriels détruisent. La Guerre froide constitute ainsi un pic dans l’empreinte environnemental des armées. Les camps d’entraînement militaire, souvent pollués (déchêts radioactifs, munitions, etc.) couvraient, à la fin des années 1980, 1% de la surface du globe. […]

L’efficacité a un sens très différent lorsque l’enjeu est de tuer plutôt que d’etre tué. L’évolution des sytèmes d’armement contemporains illustre cette tendance à l’exubérance énergétique, intrinsèque au fait militaire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la troisième armée du Général Patton consommait 1 gallon de pétrole (3,7 litres) par homme et par jour. On atteint 9 gallons pendant la guerre du Vietnam, 10 pour l’opération « Tempête du désert » et 15 durant la seconde guerre du Golfe. Les technologies militaires actuelles atteignent des degrés inégalés de consommation énergétique. […]

La transformation fondamentale de la manière occidentale de faire la guerre, son intégration profonde dans le monde industriel, la manière dont les militaires ont innervé la recherche et le développement, tous ces phénomènes sous-tendent l’hypothèse que l’Anthropocène est aussi (et peut-être surtout) un thanatocène (personnification de la mort dans la mythologie grecque – nda). […]

Les contemporains des guerres avaient une conscience très aiguë des dévastations environnementales qu’elles causaient. Par exemple dans les années 1820, en France, on incrimine les guerres révolutionnaires et napoléoniennes pour la réduction du couvert forestier et derechef le refroidissement du climat. Si les armées de l’époque moderne étaient bien sûr très gourmandes en bois pour la marine et pour les canons […], les guerres industrielles du XXe siècle dévorèrent des quantités de bois plus importantes encore : en 1916-1918, lorsque les U-Boats allemands interrompirent les relations commerciales avec la Grande-Bretagne, celle-ci du abattre près de la moitié de ses forêts commerciales pour satisfaire aux besoins militaires. De même, pendant la Seconde Guerre mondiale, le Japon perdit 15 % de ses forêts. […]

La guerre du Vietnam est sans doute le cas le plus connu et le mieux documenté, où la destruction de l’environnement physique de l’ennemi constitua un objectif militaire prééminent et

c’est à ce moment que Barry Weisberg invente le mot « d’écocide ».

 

Rome Plows en forêt Vietnamienne

L’infanterie américaine ne progressait qu’avec l’aide des romes plows, de puissants bulldozers qui arasaient les forêts et les cultures. Une bombe spéciale de 6 tonnes, la Daisy Cutter, fut ainsi conçue de sorte que  son souffle puisse créer instantanément des zones d’atterrissage par l’armée américaine en pleine forêt. On estime que 85 % des munitions utilisées par l’armée américaine visaient non l’ennemi mais l’environnement qui l’abrite : forêts, champs, bétail, réserves d’eau, voies de circulation, digues.

 

Constatant l’échec relatif des bombes incendiaires et du napalm pour détruire la forêt tropicale humide vietnamienne, l’armée américaine pulvérisa finalement des défoliants issus de l’industrie des herbicides (l’ « agent orange » de Monsanto) dont les effets mutagènes sur le populations perdurent près d’un demi-siècle après la fin des combats. On estime que 70 millions de litres d’herbicide ont été déversés entre 1961 et 1971, que 40 % des terres arables ont été contaminées et que le Vietnam a perdu 23 % de sa superficie forestière.

Le Vietnam fut également le théâtre d’une tentative majeure d’ingénierie climatique. Entre 1966 et 1972, afin de couper la piste d’Hô Chi Minh reliant le Sud Vietnam à  la Chine, l’armée américaine a réalisé plus de 2 600 sorties aériennes visant à provoquer des pluies artificielles par ensemencement des nuages. […]

Si le cas de la guerre du Vietnam est le plus connu, il est loin d’être unique : la destruction des ressources et de l’environnement de l’ennemi est une constante des conflits durant la Guerre froide. […] Le napalm, un mélange incendiaire de pétrole et de gélifiant […] joua un rôle central dans les écocides de la guerre froide par sa capacité à brûler la végétation sur de grandes surfaces. Employés dans la guerre du pacifique, il fut utilisé massivement par les Américains pendant la guerre de Corée (32 000 tonnes), par l’armée française au Vietnam et en Algérie ou par les Anglais en lutte contre la rébellion Mau Mau du Kenya.

Au-delà du théâtre même des opérations, la préparation à la guerre et le lien organique entre l’institution militaire, la R&D et les choix technologiques ont joué un rôle fondamental dans l’avènement de l’Anthropocène.

 

Par exemple, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, les techniques de pêche ont été indirectement révolutionnées par les militaires.

Le nylon, qui a permis la fabrication de longs filets de pêche de plusieurs kilomètres, nous vient de la Seconde Guerre mondiale : il a été développé par la compagnie DuPont pour produire des parachutes, des gilets pare-balles ou des pneus spéciaux. Après la Seconde Guerre mondiale, les appareils de détection de bateaux et de sous-marins ennemis ont été mis au service de la pêche industrielle pour repérer les bancs de poissons : moyen de détection acoustique, radars, sonars, puis ultèrieurement le GPS ont ainsi multiplié de manière exponentielle les capacités de pêche et ont rendu accessible aux chalutiers les eaux profondes ou les vallées océaniques. […]

Les captures mondiales ont crû de 6 % par an dans les années 1950-1960 avant de decroître à aprtir des années 1990. Au début des années 2000, par rapport à l’entre-deux-guerres, il ne restait dans l’ocean que 10 % des communautés de poissons de grande taille. […]

Les tanks ont également fourni un modèle pour le développement de multiples engins à chenilles utilisés pour la foresterie (abatteuses, débusqueuses, grumiers) ou les travaux publics (le bulldozer).

De manière indrecte, ils ont donc contribué aux atteintes à la lithosphère ; mines, multiplication des routes forestières rendant accessibles des ressources naturelles de Sibérie ou d’Amazonie par exemple, développement des espaces périurbains, etc.

On peut aussi ranger dans cette catégorie les projets d’usage « pacifique » de la bombe atomique. […] Au Colorado, les Américains utilisèrent le bombe A pour extraire du gaz malheureusement trop chargé en radionucléides pour pouvoir être commercialisé. L’opposition grandissante de l’opinion publique à la contamination radioactive conduisit à fermer le programme « Plowshare » en 1977. […]

Guerre et Chimie ont puissamment contribué à l’élaboration d’une culture de l’annihilation : de la Première Guerre mondiale à la Seconde, on passe progressivement d’un contrôle des nuisibles fondé sur l’entomologie (utiliser les prédateurs des insectes ou des substances naturelles pour protéger les récoltes) à une logique d’extermination. […]  Pendant la Seconde Guerre mondiale, phobie des insectes et racisme s’alimentent réciproquement : Japonais et Allemands sont ainsi souvents cractiurés sous les traots d’insectes, de cafards ou de vermine à exterminer grâce aux insecticides chimiques. L’Allemagne nazie poussa ce processus de déshumanisation à son terme. Des liens à la fois idéologiques (dégénérescence, pureté, hygiène de l’espèce) et techniques (le Zyklon B était un pesticide) relient l’extermination des nuisibles et celle des Juifs dans les camps de concentration […]

La guerre impose également une mobilité accrue des hommes et des choses. Elle recquiert l’équilibre l’établissement de nouvelles infrastructures dont les effets économiques et environnementaux perdurent longtemps après el retour de la paix. L’exemple le plus connu est celui des autoroutes allemandes. Si la propagande nazie mettait en avant la modernité des grands projets d’infrastructure et leur effet de relance économique, le développement précocde des autoroutes dans un pays très faiblement motorisé visait en fait à résoufe le dilemme stratégique de l’Allemagne, à sa voir sa vulnérabilité face à une attaque coordonnée sur les fronts est et ouest. En 1933, Fritz Todt fut chargé par Hitler de construire 6 000 kilomètres d’autoroute en cinq ans. […]  Grâce aux autoroutes de Todt, 300 000 hommes devaient pouvoir traverser le Reich d’est en ouest en deux jours seulement.

Par extension, on peut tout à fait défendre l’idée que la patrolisation des sociétés occidentales des décennies 1950 et 1960 a été préparée pendant la Seconde Guerre mondiale. La Seconde Guerre mondiale et le recours massif au pétrole américain en firent le plus grand importateur dans les années 1950. En outre, la guerre imposa la cosntruction de raffineries et d’un réseau de pipelines pour acheminer le pétolr vers les aéorodromes militaires.

Après la Seconde Guerre mondiale, la périurbanisation américaine (et donc la motorisation) est encouragée par la menace nucléaire. Les stratèges considérent les villes américaines du point de vue du bombardement stratégique. Au regard du succès de la politique allemande de dispersion industrielle entre 1942 et 1944, ils estiment indispensable de déconcentrer le système industriel américain afin de le rendre plus résilient face au feu nucléaire. En 1951, est lancée une politique nationale pour la « dispersion industrielle ». Le gouvernement accorde aux entrepreneurs acceptant de s’éloigner des centres industriels des réductions d’impôts, un accès favorable aux ressources stratégiques, des prêts bonifiés et des contats militaires.

La route 128 à Boston

C’est à ce moment qu’émergent des villes-satellites et des routes de contournement (comme la route 128 autour de Boston) om s’établisselent de préférence les industries stratégiques. C’est aussi à ce moment qu’apparait la promotion officielle de la banlieue comme cadre de vie agréable, loin de la pollution et des embouteillages.

[…]

L’histoire du conteneur, qui a profondément façonné la globalisation économique, est également liée à celle de la guerre. En 1956, Malcom McLean, déjà ) la tête d’une importante entreprise de transport routier, achète deux pétroliers de la Seconde Guerre mondiale qu’il convertir en porte-conteneurs. L’entreprise stagne jusqu’à ce que le guerre du Vietnam lui ouvre un immense marché. En 1965, l’armée américaine est confrontée à un désastre logistique : transporteurs défaillants, vols, pertes, etc. Faute de dockers formés et de grues adaptées, les navires en attente de déchargement s’accumulent dans le port de Saigon. On ets obligé de transborder le matériel dans de petits bateaux, augmentant ainsi les coûts et les pertes. En 1966, McLean convainc le Pentagone de lui confier la logistique. En 1973, les revenus de Sea Land Service provenant du militaire s’élevaient à 450 millions de dollars. McLean, ne souhaitant pas reparti à vide décide que ses porte-conteneurs devront faire escale au japon, alors en très forte croissance. Le gouvernement japonais saisit l’occasion : les ports de Tôkyô et Kôbe sont rapidement équipés des infrastructures nécessaires. La baisse du prix du transport accrut lex exportations japonaises (produits électroniques et automobiles) à destination des Etats-Unis, amorçant ce qu’il est convenu d’appeler la « globalisation ». […]

La logistique du conteneur, un produit de la guerre du Vietnam.

C’est bien la Seconde Guerre mondiale qui produit la rupture décisive. Elle marque un saut énergétique par rapport à la Première. En moyenne, le soldat américain de la Seconde Guerre consommait 228 fois plus d’énergie que celui de la Première. Le principal avantage stratégique des armées alliées consistait dans leur approvisionnement presque illimité en pétrole américain. Le rôle nouveau de l’aviation accrut brutalement la demande de pétrole. […]  La Grande Accélération des années 1950 devrait naturellement condurie à s’interroger sur le rôle charnière dans l’histoire de l’Anthropocène de la Seconde Guerre mondiale et de l’effort de guerre américain. […]

La Grande Accélération est la résultante de la mobilisation indistrielle pour la guerre, puis de la création de marchés civils destinés à absorber les excès de capacités industrielles.

 

Entre 1940 et 1944, la production industrielle américaine augmenta plus vite que qu’à n’importe quelle période de l’histoire : elle avait crû de 7 % par an pendant la Première Guerre mindiale, elle quadrupla entre 1940 et 1944.

Le problème des surcapacités productives et de leur reconversion en temps de paix peut être illustré avec le cas de l’aluminium. La production d’aluminium est très polluante et très intensive en énergie (bauxite) : […]  avant la Seconde Guerre mondiale, les usages de ce métal très coûteux sont limités. Le développement de l’aviation militaire pendant la Seconde Guerre mondiale change radicalement la donne. La géographie de la bauxite change en conséquence : la France, la Grèce et l’Italie qui en étaient les pricnipales sources sont remplacées par le Surinam, la Guyane britannique et la Jamaïque. La production de bauxite est très polluante du fait des métaux lourds résiduels qui contaminent les nappes phréatiques , et le déplacement des gisements dans des pays pauvres simplifie le processu d’extraction.

Un site d’extraction de Bauxite (pour l’aluminium) en Jamaïque. Cette production est au centre d’un déastre écologique.

Au sortir de la guerre, les initiatives sont nombreuses pour trouver des débouchés à l’industrie de l’aluminium. En Anglettere, une loi de 1944 prévoit la construction dans l’urgence de 500 000 maisons préfabriquées. L’industrie de l’aviation y voit la matière à reconversion et produit en masse des maisons individuelles et des écoles en utilsiant l’aluminium et l’amiante. L’industrie de l’aluminium conquiert ensuite de multiples marchés pour les équiepements industriels, l’automobile, les transports, les turbines, etc. En dépit des alertes sanitaires, il est vendu comme métal culinaire par excellence, qui ne donne pas de goût, conduit bien la chaleur , ne rouille pas, comme conservateur et émuslifiant dans l’alimentation, antiagglomérant dans les cosmétiques, etc.

L’aviation civile contemporaine est également un produit de la Seconde Guerre mondiale, techniquement mais aussi institutionnnellement : en 1944 à Chicago, 52 pays signent la convention fondant l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) dans le but de promouvoir « le développement et l’expansion internationale du commerce et des voyages ».

La Seconde Guerre mondiale a ainsi préparé le cadre technique et juridique de la société de consommation de masse.

 

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