Sur les fêtes populaires pour la victoire mondiale de l’équipe de France

Comment comprendre la joie populaire qui s’est emparée du pays après la victoire de la France à la coupe de monde de football 2018 ? Du point de vue antifasciste, l’évaluation est pour le moins complexe car personne ne peut nier qu’il y a là un mouvement populaire venu d’en bas.

L’enjeu est de taille dans la mesure où il s’agit de savoir quelle tendance triomphe dans cette mobilisation. Est-ce le nationalisme chauvin ? Est-ce un hymne multiculturel ? Est-ce le témoin d’une dépolitisation complète du peuple alors que la régression sociale et l’écocide n’en finissent pas ? Est-ce le témoin d’une joie populaire dans un contexte de crispation et de repli ?

En réalité, ce sont à la fois tous ces aspects qui sont réunis dans cette victoire de l’équipe de France de football. Mais alors quelle est la dynamique centrale dans tout cela ? Pour correctement répondre à cela il faut tenir compte de la période politique et de ses soubassements idéologiques et culturels.

Voyons les propos du joueur remplaçant Adil Rami, propos d’ailleurs coupés par Le Monde alors qu’ils sont des plus importants :

« Ce pays a souffert, il y a eu des amalgames mais maintenant on met le pays en joie. Je suis d’origine marocaine et je suis Français, j’aime mes deux pays. On a jamais vu une équipe de France avec autant de joie. On a chanté, dansé avant les matches. La France est championne du monde avec sa diversité. Ce pays mérite ça. »

Alors que la France vit depuis 2015 au rythme des attentats islamistes et de la montée fulgurante de l’extrême droite, il y a là forcément un souffle populaire, un mouvement d’en bas qui célèbre l’unité dans la joie et la bonne humeur.

Emeute à Grenoble le soir de la victoire

Qu’il y ait eu dans certaines villes de la casse et des accrochages avec la police est peu étonnant. Depuis janvier 2015, les masses populaires se cherchent une unité alors que la vie quotidienne a comme arrière-plan la crise générale du capitalisme, avec l’individualisme, les difficultés sociales, la division raciste et communautaire. Il semble bien que cette joie populaire pour l’équipe de France soit un de ces moments qui brise l’apathie, la morosité et fait progresser vers l’unification plutôt que la division.

Mais tout ferment unitaire qui se prolongerait, d’autant plus sur une base multiculturelle, peut mener à une politisation des masses populaires dans un sens progressiste, voire révolutionnaire. Car lorsqu’une unité se forme, le peuple peut prendre conscience de sa force !

La bourgeoisie, et sa fraction réactionnaire ne s’y trompe puisque certains de ses idéologues sont allés jusqu’à défendre la Croatie, sur la base non plus du nationalisme mais bien du racisme suprémaciste blanc des plus horribles.

Avec un Front National en déliquescence, ce moment d’union met à mal l’extrême droite dans sa promotion de la rébellion solitaire, aigrie, chauvine et raciste. Sans même parler que l’extrême droite fait son lit sur le pessimisme, l’ennui, la morosité…

Il ne faut pas pour auant être populiste ! Il y a évidemment, dans le fond, une certaine naïveté quant à la victoire d’une France multiculturelle et solidaire alors que dans les faits il y a une séparation entre des quartiers HLM peuplés en majorité d’ouvriers issus de l’immigration, des zones pavillonnaires habitées par des couches ouvrières supérieures et blanches, des banlieues bourgeoises, des centre-villes pour classes moyennes cultivées, etc.

Il est évident que tout cela « zappe » le métissage qui veut la fusion des cultures et non pas le simple « vivre-ensemble », la « cohabitation » sur la base de l’oppression de certains contre d’autres.

Nous ne sommes pas dans le même bâteau et le foot-business ne doit pas être un prétexte à une union sous les drapeaux de la bourgeoisie.

L’union est sans aucun doute faible, momentanée et de nature « républicaine » (fraternité) mais elle existe dans une période où c’est la division réactionnaire qui prime. Il y a une double nature dans cette union, qui d’un côté renforce le nationalisme dans un moment où les élans guerriers sont forts, et d’un autre côté affaiblit les réactionnaires.

Mais cette unité républicaine est un échos à d’autres moments unitaires récents et tout cela n’aide pas la partie réactionnaire de la bourgeoisie qui conserve une base raciste avec une haine profonde pour la visibilité des minorités immigrées de ce pays.

Un an après que Marine Le Pen ait obtenu plus de 11 millions de voix à l’élection présidentielle, quatre mois après l’attentat terrible à Trèbes, quelques semaines après l’arrestation d’un groupe terroriste d’extrême droite (AFO), il y a là l’expression d’une société en communion à l’inverse des divisions.

La liesse populaire du 15 juillet 2018 est un jalon appartenant au peuple dans une époque où il se cherche un perspective culturelle unitaire bien qu’il n’y ait, pour l’heure, pas d’aspiration à une construction idéologique politique.

Bien qu’il y ait de nombreux aspects à critiquer, cette victoire de l’équipe de France traduit principalement une union de type républicaine (et non pas antifasciste) sur laquelle l’extrême droite peine à trouver sa voix, ce qui aide à son affaiblissement momentané.