Le mouvement ultra italien : du militantisme politique à l’autonomie des supporters

Après le football antifasciste des années 1930, voici un nouvel extrait de l’ouvrage Une Histoire Populaire du football. Il raconte la naissance du mouvement ultra dans l’italie des années 68 et comment il était lié à la gauche ouvrière, qui menait alors une lutte armée pour l’émancipation.

Le mouvement ouvrier à Milan

« L’année 1968 marque en Italie les débuts d’une ère d’intense agitation politique. La contestation sociale gagne aussi bien la jeunesse étudiante, qui s’émancipe de la tutelle des générations précédentes, que le monde ouvrier, qui s’affranchit de la pesanteur idéologique du Parti Communiste Italien (PCI). Baptisé « Maggio strisciante » (« Mai rampant ») en raison de la durée du mouvement, le Mai 68 italien débute à Rome le 1er mars 1968 par la bataille de Valle Giulia qui oppose les forces de police et les étudiants qui cherchent à occuper leur université. La révolte se propage ensuite au reste du pays et des liens étroits se tissent entre étudiants et ouvriers, notamment à Turin autour des industries de Fiat. […]

Le mouvement social se durcit et s’autonomise de plus en plus des directions syndicales ou de l’hégémonique PCI. De nouvelles organisations de gauche radicale émergent, notamment Lotta continua (Lutte continue) et Potere operaio (Pouvoir ouvrier), tandis que des comités unitaires de bases (CUB) éclosent dans toutes les usines du pays. […]

Fossa dei leoni, une tribune mythique

Cette incroyable effervescence militante et antiautoritaire s’immisce également dans les tribunes des stades. Les jeunes mobilisés dans la rue, les usines ou les universités sont en effet les mêmes que ceux qui assistent aux matchs. A Milan, alors que la ville est fortement secouée par la révolte sociale, les plus jeunes supporters du Milan AC se retrouvent avant chaque match à la porte 18 du stade San Siro pour se rassembler entre eux, derrière les tifosi plus agés, dans une Curva Sud déjà encrée politiquement à gauche. En 1968, ces jeunes marqués par les événements politiques en cours décident de former un petit groupe autonome de supporters, la Fossa dei Leoni (la Fosse Aux Lions). Les Boys San de l’inter de Milan, d’inspiration neofasciste, sont quant à eux crées dès 1969, tandis que les adolescents du quartier Sestri Ponente de Gênes, fans de la sampdoria, s’unissent en Ultra Sant’ Alberto avant de se renommer Ultra Tito Cucchiaroni, en l’honneur d’un populaire joueur argentin de leur équipe.

Ces nouveaux groupes de jeunes, qui reprennent rapidement entre eux la dénomination « ultra » (les « extrêmes », les « ultimes ») brandie dès 1971 par les Ultra Tito Cucchiaroni, se distinguent des autres tifosi par leurs méthodes qui s’inspirent de celles des organisations et groupuscules politiques radicaux.

Comme les ouvriers qui rompent avec les centrales syndicales liées au PCI pour s’auto-organiser en Comités unitaires de base, les supporters ultras prennent leurs distances avec les associations de supporters originelles, qu’ils jugent trop proche des instances dirigeantes du club et pas assez revendicatives vis à vis des institutions footballistiques. […]

Il existe par ailleurs une similitude entre les ultras dans les tribunes et les manifestants dans les rues. Les ultras se rendent en cortège au stade, se réunissent derrière une banderole […] délimitent leur territoire dans les gradins afin de former un « bloc ».[…]

A la même période, le contexte politique se tend dans le pays. L’ «Automne chaud » s’achève avec l’attentat à la bombe de la Piazza Fontana à Milan, le 12 décembre 1969, qui fait 16 morts. Si le cheminot et militant anarchiste Giuseppe Pinelli est accusé par la police d’en être l’auteur, le mouvement contestataire impute l’attentat à l’extrême-droite.[…]

Les Brigades Rouges, organisation prolétarienne armée des années 1970

Certaines franges de la gauche révolutionnaires décident alors de se défendre armes à la main contre les agressions de groupuscules fascistes et des forces de police, une stratégie d’autodéfense qui confine à l’insurrection. De nombreuses organisations armées clandestines voient le jour, à l’instar des Brigate Rosse (Brigades Rouges) en 1970, des Nuclei Armati Proletari (Noyaux armés Prolétarien) en 1974 ou de Prima Linea (Première Ligne) en 1976.

Une vague de violences politiques sans précédent déferlent dans les villes. Attentats, assassinats ciblés, gambizzazione (tirs dans les jambes), enlèvements et échanges de coups de feu en manifestation deviennent monnaie courante. […]

Le paysage de la gauche révolutionnaire se caractérise quand à lui par l’émergence de l’Autonomie […]. Autonomia Operaia (Autonomie ouvrière), vaste mouvement politique radical et horizontal dans lequel se dissolvent dès 1973 de nombreux groupes extraparlementaires, regroupe les partisans du communisme immédiat. […]

La violence politique qui traverse la société italienne dans les années 1970 se répercute au sein de l’embryonnaire mouvement ultra. Les formations de supporters qui fleurissent dans les tribunes se réfèrent sans ambages aux appellations des groupes armés d’extrême gauche italiens, palestiniens et même latinos-américains d’alors. Les Commandos Rossoblù naissent à Bologne en 1969, les Brigate Rossonere et Settembre Rossonero apparaissent en 1974-1975 au sein des tribunes du Milan AC. […] Les Curve sont conquisent par une jeunesse engagée qui veut s’approprier les stades et en faire un théâtre d’expression anti-autoritaire. Plusieurs meneurs des Fossa dei Grifoni du Genoa, crée en 1973, ne se cachent pas d’être des anciens militants d’Autonomia Operaia.

Giò, un ultra du Torino de 21 ans et ouvrier de la Fiat, affirme en 1977 qu’  « actuellement la curva est majoritairement à gauche mais c’est un peu confus parce qu’elle est composée de membres du PCI, de Lotta Continua et de l’Autonomie », un propos appuyé par Massimo, un jeune ultra de la Juventus qui assure que « ce qui nous unit c’est que nous soyons tous de gauche ». […]


Pratique alors inédite dans les stades de football italiens habitués aux encouragements spontanés et aux lénifiants « Alè, alè… », les chants et slogans entonnés collectivement par les supporters ultras expriment également les liens intimes entre culture militante et activisme footballistique. Valerio Marchi, sociologue italien spécialiste des supporters, parle à ce sujet de « réélaboration des slogans politiques par les ultras ». Dès 1969, au stadio communale de Turin, les ultras de Torino fredonnent en coeur un chant antipatronal pour railler la Juventus. Propriété de la famille Agnelli, la « Juve » est associée au patronat des usines Fiat, également détenues par les Agnelli et grand foyer de la contestation ouvrière en cours :

 C’est lundi, quelle déception

Il faut retourner à l’usine

Au service du patron

Ô Juve noire, va laver les pieds

De toute la famille Agnelli ! »

La même saison, le premier slogan jamais entendu dans le stade de Bologne est lancé par les Commandos Rossoblù à l’encontre des Boys San de l’Inter Milan. Un « Boys, charognes, retournez dans les égoûts » directement inspiré du slogan antifasciste le plus populaire dans les cortèges politiquesde l’époque « Fascistes, charognes, retournez dans les égoûts ».

Les Brigate Rossonere du Milan AC reprennent quant à elles à partir de 1975 l’air de la chanson Per i morti di Reggio Emilia, écrite par Fausto Amodei en hommage à cinq militants communistes assassinés par la police suite à une manifestation en juillet 1960 à Reggio Emilia. Les paroles sont adaptées par les tifosi milanais : 

Tifosi rouges et noirs, tifosi de Milan

Tenons-nous par la main en ces jours tristes

De nouveau à Marassi, de nouveau là bas à Comunale.

Tifosi rouges et noirs, on nous a conduit à l’hôpital.

Sang dans les travées, sang dans les tribunes

Nous avons été pris mais nous ne sommes pas vaincus

C’est l’heure de la revanche, il est temps de se battre. »

Enfin, les ultras de Vicence chantent à destination de la tribune présidentielle de leur stade :

 Vicence rouge, rouge, rouge

Vicence rouge

Bâtards de bourgeois […]Vous finirez comme Aldo Moro »,

en référence au chef de la démocratie chrétienne assassiné en 1978 par les brigades rouges. »

Extraits de la partie « virage à gauche » dans le chapitre « Le mouvement ultra italien : du militantisme politique à l’autonomie des supporters », Une Histoire Populaire du football, Mickaël Correia.