Sur la poussée fasciste aux dernières élections en Italie

L’Italie a une histoire nationale mouvementée, avec une unification qui s’est faite difficilement et qui n’a jamais réellement été achevée. Cette unification « non achevée » se reflète dans une instabilité gouvernementale : en 70 ans, l’Italie a connu 61 gouvernements différents. Les élections générales du 4 mars 2018 confirment cette tendance profonde de l’histoire nationale.

La flamme tricolore du MSI lié à « Fratelli d’Italia », source historique du F.N français…

On a donc la coalition de droite-extrême droite qui arrive en tête avec 37 %. Cette coalition est composée du parti de Silvio Berlusconi (Forza Italie) et de deux formations d’extrême droite, la Ligue (ex Ligue du Nord) qui arrive en tête et « Fratelli d’Italia » (Fraternité Italienne) issu de l’ancienne mouvement néofasciste, le « Mouvement Social Italien » (MSI).

Ensuite, c’est le mouvement des 5 étoiles (M5S) qui récolte 32 % des suffrages, sans besoin de nouer d’alliance avec d’autres partis. La coalition de centre-gauche emmenée par le parti Démocrate de Mattéo Renzi a subit un revers historique, récoltant moins de 20 % des voix…

Mattéo Salvini, dirigeant de la Ligue (d’extrême droite !)

Le mouvement des 5 étoiles fondé par Beppe Grillo, un ancien humoriste qui a animé un blog anti-élite et anti-corruption devenu populaire en 2005. Ce mouvement a ensuite été propulsé grâce à une campagne citoyenne de 2007 contre la corruption sous le mot d’ordre populiste « Vaffanculo Day ».

Beppe Grillo, leader du M5S

Se définissant comme « ni de droite, ni de gauche », le M5S s’allie pourtant avec le mouvement nationaliste anglaise, l’UKIP, au parlement européen. Ce mouvement politique est en réalité une expression populiste de droite ancrée dans la réalité du sud du pays. En effet, on ne peut pas saisir cette percée du M5S sans comprendre la fameuse question « méridionale ».

L’Italie a toujours été scindé entre un nord industriel et riche et un sud agricole et pauvre, avec une population sarde subissant un véritable racisme de la part des gens du Nord.

Le sud du pays est toujours en proie à un sous-développement terrible avec une capitale régionale (Naples) qui compte moins d’un million d’habitants et est minée par la mafia et la corruption. En général, le Mezzogiorno a un taux de chômage de 20 % (contre 12 % en moyenne dans le pays), avec même un pic de 60 % en Calabre ! Or, le M5S a largement puisé sa réussite politique dans cette région où il gère déjà de nombreuses mairies.

Il est peu étonnant que ce soit un mouvement démagogique et antiparlementaire (poujadisme) qui triomphe dans cette région : l’humour pour ne pas trop cliver, la dénonciation de la corruption pour obtenir une base populaire, le tout sur une tonalité pseudo-révolutionnaire promouvant une « démocratie directe ». Evidemment, le M5S ne parle pas du racisme, jamais de lutte des classes, jamais de bourgeoisie, etc : comment pourrait-il en être autrement lorsqu’on se refuse de se positionner sur l’axe droite-gauche ?

La réussite du M5S est l’illustration d’une synthèse populiste de l’état culturel du Mezzogiorno.

D’un autre côté, le Nord du pays a toujours été une région industrielle riche, avec des centres urbains développés comme Turin, Milan, Gènes, Rome, etc., et de puissants districts industriels portés par des PME-PMI (comme le textile en Lombardie, les chaussures dans Les Marches…).

Le puissant port commercial de Gènes.

Le fait que ce soit la Ligue qui soit en tête de la coalition de droite est peu étonnant : elle puise son héritage dans la ligue du Nord qui avait la volonté de se séparer du sud jugé « trop coûteux ». En abandonnant l’aspect identitaire régionaliste, la Ligue est parvenue à rallier une partie des industriels du Nord pendant que la classe ouvrière est désarmée du fait de son éparpillement.

Avec des exportations d’armes qui sont passées de 7,88 milliards en 2015 à 14,63 milliards en 2016, l’orientation des industriels italiens vers l’extrême droite est un reflet de la tendance au repli national, à l’élan vers la guerre.

Que ce soit le M5S ou la coalition de droite-extrême droite, le fascisme, tendance nationaliste ou tendance poujadiste, est parvenu à fusionner avec les états sociaux-culturels des « deux Italie ». C’est une situation terrible pour des forces de gauche italienne qui, hier encore, étaient la pointe avancée de la contestation en Europe.

Mais l’histoire longue et la question « méridionale » n’explique pas tout car l’Italie est depuis la crise financière de 2007-2008 au centre des turbulences du capitalisme européen.

Troisième économie de l’Europe, elle est possède également le troisième marché mondial des obligations souveraines avec une dette publique qui atteint 132 % en 2016. Cette dette publique menace la zone euro, avec un risque de nouvelle crise de la dette souveraine comme celle du printemps 2012 avec la Grèce.

Face à ce risque, les gouvernements centristes ont depuis 2012 alterné entre austérité et réformes ultra-libérales.

Le « Job Act », réforme de précarisation de la main d’œuvre établie en 2015 par Matéo Renzi en est un des exemples. Il y a eu aussi la tentative (avortée par rejet via un référendum) de réforme constitutionnelle en décembre 2016. Cette réforme institutionnelle visait à abaisser le nombre de parlementaires et à imposer un plus grand contrôle des dépenses dans l’administration.

A cette crise économique s’ajoute une difficulté démographique : le pays a un des taux de natalité les plus faible (1,3 contre 2 en France par-exemple) qui s’ajoute à une importante fuite des cerveaux (200 000 personnes diplômées ont émigrées en dix ans).

Cela se répercute sur les dépenses publiques car l’Italie a un important système d’aide social qui demande un apport permanent de nouveaux travailleurs. Le gouvernement Renzi avait bien tenté une politique nataliste, mais sans aides sociales pour les familles et avec des femmes impactées par l’explosion des contrats précaires, cela n’a eu aucun effet…

L’immigration, qui s’est intensifiée avec l’appauvrissement croissant des pays d’Afrique, a été vue comme une manière pour les gouvernements d’absorber une nouvelle main d’oeuvre. En dix années, ce sont 690 000 immigréEs originaire d’Afrique subsaharienne qui sont arrivéEs sur le sol italien. Mais l’économie italienne est incapable d’absorber toute cette masse, et les tensions sociales liées à l’attente augmentent.

Manifestation antifasciste pendant la campagne électorale

Les nombreux affrontements entre les fascistes et les antifascistes, mais aussi le meurtre d’un immigré nigérien par un néofasciste de la Ligue du Nord en février 2018 à Macerata ont révélé le climat de tensions racistes qui règne dans le pays.

Sans une force de gauche solidement implantée dans les classes populaires avec un projet révolutionnaire, une telle situation ne peut que favoriser le chemin à l’extrême droite et au populistes qui se font passer pour « anti-système ».

Car derrière l’extrême droite institutionnelle de la Ligue et de « Fratelli d’Italia », il y a surtout la puissante Casapound (dont le « Bastion Social » en France est un allié).

Tout à droite, Steven Bissuel, président du Bastion Social, lors d’une manifestation de Casapound à Rome en janvier 2018

Ce mouvement néofasciste né en 2003 par l’occupation d’un bâtiment à Rome compte 50 000 militantEs avec des ramifications dans le sports, la culture, les loisirs, la santé, les étudiants, etc. Bien que le mouvement ait subit une défaite car n’ayant pas d’éluEs, il n’en reste pas moins que le mouvement est passé de 47 699 voix aux élections de 2013 à plus de 300 000 voix à ces élections !

Manifestation de Casapound

C’est comme si les années 1920 se rejouait sur un plan différent : l’Italie est de nouveau le maillon faible dans l’Europe avec une poussée de l’extrême droite dans un pays où le fascisme a une grande tradition.

Le spectre d’un crash financier qui serait provoqué par une banqueroute de l’Italie a de quoi alarmer : la profonde crise sociale et la morosité ambiante ne peuvent que rendre explosive la situation. La Casapound qui a construit un « contre-pouvoir » est à même de séduire la bourgeoisie si le pays s’enfonce dans une situation ingouvernable.

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