Oui, nous revivons les années 1930 !

Le débat est présent depuis les manifestations de droite contre le mariage homosexuel. Revivons-nous les années 1930 ? Nous affirmons que oui. La période que nous vivons est de même nature, même si la manière dont les phénomènes prennent forme sont différents.

Voici un extrait d’un livre sur la « France des années 1930 » dans lequel on voit la montée du racisme et de l’antisémitisme du fait de la crise sociale et économique.

Certaines idées présentes à cette époque sont effroyablement proches de ce que l’on vit aujourd’hui (passages surligné en gras) :

A l’aube du siècle, ce grand pays sous-peuplé – 38 millions d’habitants seulement – comptait plus d’un million d’étrangers. La France était devenu le premier pays d’accueil des immigrés, avant même les États-Unis. […]

Affiche « national-socialiste française » dans les années 1930

La France avait accueilli l’immigration et l’avait même encouragé. La communauté des réfugiés russes, grecs et arméniens fut bientôt submergée par l’afflux d’immigrés italiens, espagnols, belges et polonais. En 1921, 1,5 million d’étrangers vivaient dans les frontières de la France ; en 1931, ils étaient plus de trois millions, soit près de 7 % du pays. […]

Bienvenus, ou en tout cas pas trop mal accueillis, quand les temps étaient fastes et le chômage peu élevé, ils étaient l’objet de tous les ressentiments dès que les emplois se raréfiaient. Si le chômage augmentait, on pouvait en rejeter la faute sur des étrangers devenus désormais indésirables ; ces intrus et ces « parasites » qui s’exprimaient avec d’étranges accents et dont la cuisine dégageait de curieuses odeurs. […] Les étrangers ne pouvaient rien faire de bon et, qu’ils arrivent ou qu’ils partent, ils étaient victimes des préjugés.

La ligne raciste style 1930 du quotidien Valeurs Actuelles.

D’aucuns refusaient l’assimilation et cultivaient leur différence, se mariant entre eux, baragouinant d’incompréhensibles charabias, s’accrochant envers et contre tout à leur religion, à leurs curés, à leurs rabbins et à leurs coutumes, vidant le pays de sa substance tout en réclamant de l’aide quand ils étaient au chômage.

D’autres, en revanche, ne s’assimilaient que trop facilement, ruinaient les artisans français par leur concurrence, vendaient à meilleure marché que les petits boutiquiers, affichaient des prétentions intellectuelles, s’insinuaient dans toutes les professions libérales, épousaient des filles du pays et propageaient à travers le pays leurs tares physiques ou morales, encombraient les hôpitaux, les cliniques, les asiles psychiatriques et les prisons, précipitant ainsi la décomposition et la décadence de la nation.

Pour comprendre la popularité de semblables points de vue, on peut se rapporter à la thèse désormais classique de Georges Mauco, Les Étrangers en France, publiée en 1932. Il n’est pas jusqu’à ce géographe bien disposé qui n’avoue ses craintes : cette foule d’immigrés, pour beaucoup déracinés et inadaptés, augmente la criminalité d’un tiers et nourrit sans conteste la démoralisation et le désordre. Non moins pernicieuse, ajoute-t-il, est la « délinquance morale » de certains Levantins, Arméniens, Grecs, Juifs et autres commerçants et trafiquants « métèques ». Et de conclure en mettant en garde contre le péril d’une invasion pacifique moins brutales mais plus subtile que celle des hordes barbares.

Renaud Camus aurait-il plagié Georges Mauco ?

Peu important que beaucoup d’étrangers acceptent des corvées dont les Français ne voulaient entendre parler […] La droite, bien entendu, était bruyante, mais la gauche n’était guère en reste. L’Action Française dénonçait le « joug étranger » qui pesait sur les Français ; le Syndicat des chapeliers tempêtait contre la racaille immigrée, tandis que la Fédération des travailleurs de l’hôtellerie battait campagne contre l’invasion de la main-d’œuvre étrangère.

La langue courante abondait en locutions péjoratives : « indésirables, macaronis, polaks, sidis ou bicots ». De toutes parts, jusque et surtout chez les ouvriers, on lançait des appels sur le thème : « La France au Français ! » […]

En 1938, lorsque Céline publia L’École des cadavres, parler de « judéo-gangstérisme américain » conduisait tout naturellement à des allusions plus spécifiques aux « Judéo-Américains (bref, à tous les Américains…) ». Ce qui nous entraîne dans un domaine beaucoup moins bénin que l’antiaméricanisme, et bien plus tragique.

Slogans antisémites lors de la manifestation « Jour de Colère » en janvier 2014

Forte de moins de 90 000 âmes au tournant du siècle, la population juive de France avait plus que doublé en 1930 pour se situer aux alentours de 300 000 en 1939. Toujours est-il que, même à son apogée, la proportion des Juifs dans une population de 41 millions d’habitants demeura toujours modeste, autour de 0.7 %.

En 1930, la plupart des Français n’avaient jamais vu de Juifs ou étaient incapables d’en reconnaître un s’ils le rencontraient ; mais, si on les interrogeait, rares étaient ceux qui n’avaient pas leur petite idée : les catholiques pratiquants savaient que les juifs étaient le peuple qui avaient tué le Fils de Dieu, forfait que la semaine sainte commémorait chaque année. Le petit peuple des villes, surtout à Paris, les associait au capitalisme et à l’exploitation capitaliste, ou encore à la concurrence des bas salaires avec ses effets ruineux.

Tracts antisémites pendant les années1930 (cliquez sur l’image pour agrandir)

Mais il y avait aussi et surtout le préjugé diffus qu’un jésuite bien renseigné décrivait comme « antisémitisme de principe : latent et très général ». Il n’était pas nécessaire de haïr les Juifs pour en penser du mal, préférer les éviter et, bien entendu, ne pas vouloir de mariage avec eux. […]

Si l’antisémitisme se vendait bien, et de mieux en mieux avec le temps, c’était moins du fait de quelque augmentation alarmante de la communauté juive que parce que l’opinion publique associait les Juifs à tout ce qui pouvait troubler la paix, au point de finir par menacer la cause même de la paix. […]

En mémoire des victimes de la folie antisémite du 9 janvier 2015

Au cours de la crise de Munich, le bruit selon lequel les Juifs préparaient secrètement la guerre rencontra un écho particulier. Il y eut des manifestations contre les Juifs à Paris, à Lyon, à Dijon et à Épinal : les vitrines de magasins appartenant à des Juifs furent brisées, des passants d’apparence étrangère se firent molester. Près de la gare de l’Est, deux Juifs qui parlaient yiddish se firent prendre à partie par la populace hostile qui leur reprochait de défendre Hitler […]

L’impression que se dégage c’est que l’antisémitisme était devenu endémique à la fin de 1938 et au début de l’année 1939 »

Eugen Weber, La France des années 30. Tourments et perplexités, 1995

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