Sur Pierre Rabhi (1) : une pensée tournée vers le passé

Pierre Rabhi est invité ce dimanche 26 novembre par le Centre de la Nature Montagnarde de Sallanches pour donner une conférence. Sous ses aires sympathiques de « bon paysan », Pierre Rabhi propose pourtant un projet politique et idéologique qui doit alerter les personnes progressistes. Nous proposons une analyse en plusieurs parties des fondements idéologiques de Pierre Rabhi que nous pensons opposés au progrès humain.


Pour nous, militantes et militants de gauche, toute idéologie est déterminée par la vie sociale de l’individu qui l’a porte. Aucune idéologie, aucune culture ne « tombe du ciel » (religion) ou d’un seul individu coupé du monde (libéralisme) :

« Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience » Karl Marx, Introduction à la critique de l’économie politique, 1859

Pierre Rabi sur « sa terre » en Ardèche…

Pierre Rabhi, né en 1938 dans une famille de la paysannerie Algérienne a vécu la violence de la colonisation par l’impérialisme français. Il se converti au christianisme pour l’abandonner ensuite dans son immigration vers la France. Pierre Rabhi a en effet été contraint de quitter son pays d’origine pour venir travailler dans la métropole française. Comme tant de personnes arabes dans les années 1960-1970, il fait l’expérience de la sur-exploitation du travail d’ouvrier spécialisé…

Dans le Paris ouvrier des années 1960, Pierre Rabhi devait ainsi soit assumer sa double condition d’immigré et de prolétaire en rejoignant une organisation révolutionnaire arabe (en pleine guerre d’Algérie), soit la « refuser » par l’idéalisation de ses racines familiales paysannes.

Dans un reportage sur France 2 en date du 10 octobre 2017, Pierre Rabhi revient sur sa critique romantique de la vie sous le capitalisme :

« Petit à petit ça m’a paru un univers carcéral. il fallait que tous les matins ; je me lève, je prends le métro, je prends l’autobus, j’arrive à mon travail, je pointe et je travaille toute la journée. Et ensuite à la fin de journée je rentre chez moi et je recommence. C’est à ce moment là que je me suis dis « mais la condition humaine, elle est incompatible avec les promesses que faisait la modernité de libérer l’être humain puisqu’on était enfermé ». Plutôt que de le libérer, elle l’avait enfermé »

Mais ce n’est pas la « condition humaine » que Pierre Rabhi aurait du critiquer mais bien la « vie ouvrière » dans la grande ville capitaliste, rythmée par  une vie répétitive et basée sur l’asphyxie et l’exploitation…

Pierre Rabhi a opté pour le passé sur le mode du « c’était mieux avant » avec une critique mystique et romantique du monde plutôt qu’une critique rationnelle et révolutionnaire.

Affiche de propagande du régime de Vichy, glorifiant le paysan attaché à « sa terre »

En ce sens, la « pensée Rabhi » est une proposition réactionnaire, dans le sens du retour à un passé idéalisé comme solution à la violence et à l’oppression capitaliste.

Je rêve souvent à l’avénement d’un nouveau paysan gouvernant sa petite ferme comme un souverain libre en son petit royaume » Vers la sobriété heureuse, p. 32

Ce passé idéal, c’est celui du petit paysan propriétaire de sa terre, mode de vie et de production imaginé comme « paisible » (masquant aisément l’oppression des femmes comme nous le verrons dans un autre article).

La pensée Rabhi c’est le refus d’aller de l’avant par la construction d’une rupture positive avec le capitalisme. Il trouve plutôt des repères idéologiques dans le passé pré-capitaliste plutôt que dans la lutte progressiste…

Un appel du Maréchal Pétain à redresser la France par « la terre » dans un mensuel agricole de l’Ouest en mai 1941

Certaines et certains diront que nous sommes des personnes négatives, que nous sommes bornées et sectaires. Nous disons simplement que d’une démarche tournée vers le passé rien ne sort de juste et de positif.

Être tourné vers le passé, c’est refuser la tendance de l’humanité qui est celle du progrès social et culturel par le mélange des peuples permettant la diffusion du savoir scientifique. C’est refuser la tendance qu’a l’Humanité depuis qu’elle existe d’aller vers plus d’unification, de complexité, de civilisation. Car Pierre Rabhi s’oppose radicalement à cela en critiquant la « Raison » qu’il juge responsable de tous les maux de la société :

« Coupé de l’intelligence de la vie, dont chacune et chacun de nous est une des créations, l’intégrisme de la pure raison a édifié et structuré un monde parallèle aujourd’hui en grande déconfiture. Ce choix a eu pour autre conséquence le piège universel dans lequel le monde contemporain est à l’évidence tombé, sans vraiment savoir comment nous en sortir »  Vers la sobriété heureuse, p. 38

« Ainsi l’homme démiurge est-il grisé par la puissance de la pure raison, ce qui lui permet de transgresser les règles et limites naturelles établies depuis les origines. Cette nature avec laquelle l’homme originel cherche l’harmonie, l’homme prométhéen s’est employé à la subordonner, à la dominer, à l’exploiter selon son bon vouloir » Vers la sobriété heureuse, p.51

Pierre Rabhi nie le progrès que représente la diffusion des sciences au domaine de la production industrielle et agricole, au domaine des relations sociales. Cette diffusion de la rationnalité a pourtant favorisé une vie meilleure et plus apaisée.

« Le retour à la terre », idéal pour les antisémites de la secte d’Alain Soral, Egalité & Réconcliation

C’est ce qu’on appelle le progrès humain qui est toujours porté par la lutte des populations opprimées par la barbarie et l’obscurantisme. Hier les personnes opprimées par  l’aristocratie, l’Église et le féodalisme. Aujourd’hui (depuis 1871) les personnes opprimées par la bourgeoisie, le libéralisme, l’individualisme.

La Raison n’est jamais quelque chose qui se diffuse sans une classe sociale qui l’assume dans une lutte pour le progrès. L’avènement de la sécurité sociale comme opposition populaire à la précarité du capitalisme, c’est un progrès humain remporté par la raison ouvrière, tout comme par-exemple l’invention de l’électricité par James Watt a été porté par des scientifiques, améliorant ainsi la vie quotidienne.

En parlant de « Raison » de manière abstraite, Pierre Rabhi esquive ainsi la question de la distribution inégale du pouvoir et des richesses entre les classes sociales.

En tant que petit propriétaire, Pierre Rabhi est coincé entre les personnes qui ont toutes les richesses et le pouvoir (bourgeoise) et ceux et celles qui n’ont rien (prolétariat). Par conséquent, il est obligé de parler de la « Raison » comme quelque chose de « désincarné » car il n’a pas choisi le camp de l’émancipation populaire mais celui révolu du petit paysan replié sur « sa » terre….

Par l’idéalisation d’une communauté passée et son « refus » de la lutte des classes, Pierre Rabhi tente de sauver le passé par un « embrumage » mystique et une pensée paradoxale. Vivant dans la modernité, il est contraint de reconnaître l’Humanisme alors qu’il base son projet sur le rejet du genre humain (misanthropie) : « la planète est malade du genre humain » dit-il dans « Manifeste pour l’Humanisme »

Non, Pierre Rabhi se trompe. La planète n’est pas plus malade du « genre humain » que l’humanité est malade de la « Raison moderne » . Comme nous l’avons déjà écrit, la biosphère, à laquelle appartient l’humanité en tant qu’espèce vivante parmi tant d’autres, est détruite par la logique mortifère du mode de production capitaliste.

La revue « national-catholique » Limite, spécialisée dans « l’écologie intégrale »

Ce qui est donc dangereux, c’est que la « pensée Rabhi » est en accord avec les tendances conservatrices de l’extrême droite, comme la revue « Limite » ou la secte de « Maison des Elfes » dans le sud de la France.

Et comment pourrait-il en être autrement puisque la plupart des courants d’extrême droite fondent justement leur vision des choses sur la critique de la « Raison » issue des « Lumières » ?

Zeev Sternhell, historien des idées pré-fascistes dans la France du XIXe siècle, écrit :

« Au tournant du siècle […] l’anti-humanisme, les diverses formes de déterminisme biologique et culturel, l’anti-rationnailisme se rencontrent avec l’appel aux instincts primaires des gens simples, à la sève primaire des hommes dont l’horizon mentale reste limité par l’église du village, le lopin de terre hérité des ancêtres […] Maurie Barrès [théoricien nationaliste français de la fin du XIXe siècle] mène un combat nietzchéen contre les Lumières françaises, le rationnalisme cartésien, les droits de l’homme, l’humanisme et préconise la subordination absolue de l’individu à la communauté » Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire 1885-1914

Olivier Burlats, élu du FN à Seynod, en flagrant délit de défense de Pierre Rabhi ! CLIQUER SUR L’IMAGE pour l’agrandir

Et en 1940, Pierre Drieu La Rochelle, grande figure française de la collobaration avec le nazisme, ne déclare-t-il pas « La France a été détruite par le rationnalisme » ?

La Gauche se doit de dresser une ligne de démarcation étanche avec la « pensée Rabhi » qui utilise le passé révolu pour construire la société du futur ! Le passé, c’est le passé. Bien sûr, il ne doit pas être bêtement « rejeté » mais plutôt être dépassé dans une nouvelle société, supérieure et plus riche. Allons de l’avant !

Share Button

Une réflexion au sujet de « Sur Pierre Rabhi (1) : une pensée tournée vers le passé »

  1. salut les antifa!
    merci pour cette analyse intéressante
    juste une petite remarque : Zeev Sternhell a raison de dire que le fascisme valorise la subordination de l’individu à un ensemble, ou entité supérieur-es : Etat, chef suprême, nation, identité culturelle, mais ça n’ a rien à voir avec Nietzsche qui valorise au contraire l’individu, son devenir, au détriment de son faconnement par la culture, la civilisation, le social.
    élisee, un nietzschéen de gauche, corse vegan anarchiste athée

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *