» Ils étaient résignés, non rebelles « 

Nous avons souvent un problème avec l’analyse du fascisme. Bien trop souvent nous avons en mémoire l’image des défilés militaires, des groupes para-militaires, etc. Ces images sont trompeuses car derrière la réelle militarisation de la société, il y a aussi et surtout l’apathie politique et l’asphyxie culturelle.

Dans cet extrait de livre sur l’état d’esprit de la classe ouvrière sous le régime nazi des années 1930 il est montré que le fascisme tient sur des bases culturelles que sont le conformisme, l’inertie et la résignation.  Ces deux aspects forment un tout que l’on peut appeler la « dépolitisation ».

Cette tendance à la dépolitisation du peuple est provoquée à la fois par la répression politique du régime mais aussi à un manque d’alternative politique, renforcée par la déportation dans les camps de concentration des opposants politiques.

Ce texte rappelle le rôle du fascisme dans la lutte des classes : neutraliser la révolte populaire. Privée de sa propre autonomie idéologique (les dirigeants ouvriers sont clandestins ou déportés), la classe ouvrière est réduite à une lutte dans la sphère économique.

Les aperçus des attitudes ouvrières que nous avons glanés dans une masse de documents laissent penser non seulement que les ouvriers n’étaient pas libres, sous le IIIe Reich, mais la plupart d’entre eux se sentaient asservis, exploités et victimes de discriminations dans une société de classes inique où richesse et chances étaient inégalement réparties.

Toutefois, on se fourvoierait également en traduisant en opposition politique directe au nazisme la détermination des ouvriers à exploiter leur position de force sur le marché du travail pour augmenter leur revenus. Assurément, le régime politisa le militantisme de la base qui s’accrut certainement dans ces années-là.

Des ouvriers dans l’Allemagne des années 1930

Il semble cependant que les ouvriers aient obéi à des intentions et à des motivations plus souvent économiques que franchement politiques. Quels que fussent leurs sentiments profonds à l’égard du nazisme, l’attitude extérieure des ouvriers se caractérisait plus par la résignation que par la défiance. La portée politique et l’efficacité de la résistance illégale du SPD (socialistes) et du KPD (communistes) étaient minimes à cette époque et ses activités ne trouvaient guère d’écho dans la masse des ouvriers. […]

Dans un rapport publié juste avant la guerre, et résumant ses conclusions sur des éléments provenant de toutes les régions de l’Allemagne, le SOPADE (journal clandestin socialiste) insista une fois de plus sur l’impression dominante de lassitude, d’apathie et de morosité que donnaient les ouvriers, lesquels affectaient la docilité, comme résignés à l’absence d’alternatives. […] Réprimés par la terreur nazie, les ouvriers allemands étaient démoralisés et sans espoir bien clair en 1939. Ils étaient résignés, non rebelles.

Quel que soit le parti-pris des rapports du SOPADE, la conclusion paraît incontournable : si la classe ouvrière n’avait pas été convertie au nazisme, elle était bel et bien neutralisée en tant que force politique. La réussite du nazisme résidait dans l’atomisation de la classe ouvrière et l’anéantissement de ses dirigeants, qui avaient su autrefois surmonter les différences et assurer la cohésion des groupes disparates.

Des paysans dans l’Allemagne des années 1930

Bien qu’il s’agisse sans conteste de disculper l’ancienne direction du SPD, la conclusion n’est pas sans pertinence. La répression nazie avait creusé des différences qui existaient déjà : « ceux qui avaient l’habitude de penser pensent encore aujourd’hui, et ceux qui ne pensaient pas pensent encore moins. La seule différence, c’est que les penseurs ne sont plus en mesure aujourd’hui de mener les non-penseurs ».

Ian Kershaw, L’opinion publique sous le nazisme. (Répression et démoralisation de la classe ouvrière), 1995

Pourquoi parler de la vie quotidienne sous le nazisme en 2017 ? Non pas pour faire « sensation » mais pour voir les choses similaires avec notre époque.

Or, une des choses similaires c’est bien cet « état d’esprit » fataliste et individualiste propre à toutes les périodes de crise sociale et économique. Cela est déjà une expression de la fascisation d’une société capitaliste !

Le libéralisme actuel renforce toujours plus la dépolitisation des personnes opprimées qui sont atomisées, éparpillées et non pas unifiées autour de leur classe sociale. Indirectement, ce « laisser-aller » permet l’avancée des groupuscules fascistes, et du fascisme en général.

Tout comme sous le nazisme, la lutte ouvrière est aujourd’hui limitée au seul champ économique. La différence est que dans l’Allemagne des années 1930 une autonomie populaire existait dans l’ « Action Antifasciste » impulsée par le Parti Communiste. La nazisme a du affronter physiquement cette autonomie pour s’imposer.

Aujourd’hui, l’autonomie idéologique populaire est pratiquement inexistante, rendant plus facile la percée du fascisme. Les classes populaires n’ont pas encore pleinement leur autonomie idéologique et culturelle mais c’est en cours de développement.

Or, seule une identité culturelle et une proposition idéologique en opposition avec les réactionnaires et les fascistes est à même d’assumer la bataille pour le progrès social, le métissage et l’harmonie avec la nature. L’extrême droite est justement là pour freiner et neutraliser cette autonomie populaire en cosntruction. En cela, l’extrême droite ne peut pas être « supprimée » mais doit être dépassée par l’offensive métissée et populaire, par la révolution sociale !

En connaissance du fascisme historique, le premier des devoirs antifascistes est donc de produire une attitude positive en confrontation à la barbarie de la société actuelle. Se politiser, étudier, proposer, diffuser les valeurs progressistes s’avère une des tâches les plus actuelles dans la période que nous vivons.

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