Sur le révisionnisme exprimé par Marine Le Pen

Selon Marine Le Pen et une certaine idéologie nationaliste et révisionniste, « le régime de Vichy n’était pas la France». Avec ce genre de déclaration, MLP s’inscrit dans une vision Gaulliste de l’Histoire, dans laquelle la France, entre juillet 1940 et Août 1944 n’était plus en France mais en Angleterre.

Dans son discours, Marine Le Pen excluerait-elle donc le peuple Français de la Nation ? Oui et non, car lorsqu’elle s’explique par la suite, elle se contredit en affirmant que « cela n’exonère en rien la responsabilité morale et effective des français qui ont participé à la rafle du Vel d’hiv et aux atrocités commises à cette époque »

La fille et le père, pour qui : "les chambres à gaz étaient un détail de l'histoire".

La fille et le père, pour qui : « les chambres à gaz étaient un détail de l’histoire ».

À moins que le rejet de cette époque ne soit qu’une pirouette pour façonner une image rutilante de la Nation française et ainsi pouvoir doper le nationalisme dont le Front National a besoin pour prospérer ? Comment ne pas être fièrE d’être françaisE si la France ce n’est que « la résistance » et non pas la collaboration ? Pour le FN, la France peut donc être tantôt celle du « peuple », de l’enracinement liée à la terre et au sang pour les heures de gloire et tantôt se métamorphoser en une élite héroïques exilée aux heures coupables de l’Histoire. Nous cherchons donc encore la cohérence de la conception nationale dans ce discours.

Cette vision de la période de l’occupation est complètement détachée de la réalité historique du développement du fascisme français et de l’antisémitisme comme courant politique et culturel implanté dans les masses. Elle nie le rôle de la naissance de l’antisémitisme, à la fin du XIXe siècle à travers une critique mystique, irationnelle et transpartisane du capitalisme. En effet, en 1898, ce ne sont pas moins de trente députés qui sont élus à la chambre autour d’un antisémite notoire, Edouard Drumont (auteur du livre « La France Juive », best-seller de l’époque vendu à plus de 60 000 exemplaires, encore édité aujourd’hui par Alain Soral). Ce groupe parlementaire parvient même à mettre à l’ordre du jour des débats la « question juive ». Avec le boulangisme et l‘Affaire Dreyfus, l’antisémitsme devient un véritable mouvement de masse en France, avec des manifestations et débats à l’Assemblée Nationale. Dans ces débats, ce sont des banalités du genre qui sont affirmées : « combattre les juifs [là] où ils se présentent à nous avec cette rapacité légendaire qui fait d’eux les meilleurs intendants de l’exploitation capitaliste (applaudissements à l’extrême gauche) » (Journal Officiel, séance du 21 février 1895). La « Libre Parole », organe de presse violemment antisémite, est diffusé à plus de 100 000 exemplaires, autant que le quotidien socialiste « Le Cri du Peuple »…

Né à la fin du XIXe siècle, la totale normalisation politique et culturelle de l’antisémitisme se réalise dans les années 1930. Cela est notamment visible dans les vastes caricatures antijuives et l’agression violente de Léon Blum, « le député juif », par des militants de l’AF le 18 juillet 1936.

Contrairement à l’idée diffusée par le roman national d’après-guerre, le régime de Vichy ne fut pas « imposé» aux françaisEs par l’occupant nazi mais accueilli dans la passivité avec l’espoir d’un sauveur providentiel incarné dans la figure du Maréchal Pétain, héros de la première guerre. Il était pourtant de notoriété publique que, Philippe Pétain, déjà ministre de la guerre en 1934, était proche de l’Action Française, groupuscule ultra-nationaliste. Le peuple n’ignorait rien de cela et une fraction non négligeable de celui-ci adhérait tout simplement à cette matrice idéologique.

Drumont, en couverture de "La Libre Parole" (1899)

Drumont, en couverture de « La Libre Parole » (1899)

Les quelques 100 000 adhérents du Parti Populaire Français de Jacques Doriot en 1937-1938, principal parti collaborationniste, en est un exemple…

Ainsi en 1940 pouvait paraître un livre très français, écrit par un français, publié par une maison d’édition française (Nouvelles Editions Françaises, Paris) : Comment reconnaître le Juif ? du « docteur » George Montandon (Professeur à « l’école d’Anthropologie ») au sein de toute une collection antisémite. Puis, du 5 septembre 1941 au 15 janvier 1942, l’exposition antisémite « Le Juif et la France », attire entre 500 000 et un million de visiteurs. De Paris elle s’exporte à Bordeaux et Nancy (foyers du nationalisme socialisant où, aux législatives de 1889, les boulangistes avaient obtenus le plus de sièges). Pour se donner une comparaison, en 1936, ce n’est rien de moins qu’une exposition Rubens qui attire une quantité semblable de visiteurs, et c’est un pic du musée de l’Orangerie à l’époque...
Dire que la population était étrangère à l’antisémitisme latent c’est méconaître la popularité des courants d’idées pseudo-révolutionnaires qui personnifiaient (et encore aujourd’hui) le capitalisme et la « domination mondiale » dans la figure du Juif (ou des « Israélites »). Rejeter la culpabilité de la participation à l’holocauste sur le seul « gouvernement » de Vichy, c’est négliger l’écho culturel et idéolgique qu’à trouvé l’antisémitisme dans une partie de la population française à partir de la fin du XIXe siècle…

Un peu comme dans les lois de la physique, en Histoire, rien ne se crée,rien ne se perd, tout se transforme. C’est pourquoi nous affirmons que la vision d’une France éternelle est une vision non seulement romantique mais mystique. Marine Le Pen se pense l’héritière d‘une France éternelle, dans la plus pure tradition gaulliste, niant les parties « dérangeantes » du « roman national ».

Olga Blancic, résistante roumaine juive communiste antifasciste des FTP-MOI, torturée et guillotinée à Stuttgart des mois après l'arrestation et execution du Groupe Manouchian.

Olga Blancic, résistante roumaine juive communiste antifasciste des FTP-MOI, torturée et guillotinée à Stuttgart des mois après l’arrestation et execution du Groupe Manouchian.

En 1940, la « France » est à la fois à Vichy, à Londres et dans les premierEs résistantEs progressistes. Pour savoir quelle « France » on revendique, tout dépend l’héritage politique dans lequel on se situe,  mais il est incohérent de vouloir atténuer ou gommer les réalités historiques qui dérangent une posture idéologique. Cela s’appelle du révisionnisme. Nous n’avons pas de lecture figée de l’histoire autour de la nation et « notre France » c’est celle de la résistance intérieure, composée des communistes, de juif.ves et d’immigréEs, de refugiéEs antifascistes espagnolEs et italienNEs (etc.) et celle de la « France des justes ».

2 réflexions au sujet de « Sur le révisionnisme exprimé par Marine Le Pen »

  1. Ping : Sur le révisionnisme de Marine Le Pen – ★ infoLibertaire.net

  2. Ping : Sur le révisionnisme de Marine Le Pen |

Laisser un commentaire